Technique : vient du grec techné, qui désigne toute production humaine, à la fois les objets techniques et artistiques (un outil, un temple, un navire, une sculpture, etc.). On peut définir la technique comme l'ensemble des procédés mis en œuvre pour produire des objets et les moyens de production des objets.
Par extension, la Technique peut aussi désigner une méthode pour obtenir un résultat et non un objet. Exemple : les techniques de marketing ou les techniques de navigation désignent cet usage du terme, au sens de processus et de méthode.
2. L'homme est un homo faber
Nous devons à Bergson d’avoir mis l’accent sur l’importance de l’outil pour l’homme et son développement. L’homo faber est l’homme capable « de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication. »
Avec la technique, l’humanité rentre donc dans l’ère de l’outil et de l’objet, sortant de facto de celle de la prédation et de la collecte des corps naturels.
L’animal est capable d’utiliser des outils simples (leviers, bâtons, pierre), mais seul l’homme se montre capable de faire des outils qui fabriquent d’autres outils. Toute l’évolution technique vient de cette capacité-là que le concept d’homo faber consacre.
3. Métaphysique du feu
L’un des premiers gestes techniques qui permet à l’humanité de mettre momentanément à distance le risque de mort naturelle est probablement la capacité à faire du feu. La technique du feu est un marqueur de l’humanité, mais son origine reste une énigme. Les archéologues ont découvert des traces de foyers contrôlés par l’homme datant de 800 000 ans, mais cette approche scientifique et historique ne révèle pas assez ce que le feu représente pour l’homme.
Les mythes grecs associent la technique et le feu prométhéen. Prométhée aurait volé aux dieux l’habileté d'Héphaïstos et la stratégie d’Athéna pour les remettre aux hommes. Le don du feu est ainsi symboliquement celui de la technique, conçue comme capacité à produire – Héphaïstos est en effet le dieu forgeron – et comme capacité à concevoir méthodiquement – Athéna est la déesse de la sagesse et de la guerre, ou encore de la stratégie.
Bachelard poursuit cette réflexion dans Fragments d'une Poétique du Feu, où il remarque que le feu est toujours mobilisé pour décrire ce qui change vite, il est symboliquement l’annonce d’un monde qui se renouvelle. Ainsi le feu, et avec lui la technique, sont reliés métaphysiquement à la vie, à l’avenir, à l’accroissement de la puissance. Cependant, le feu est paradoxalement aussi relié au risque de démesure de cette puissance, et donc à l’enfer et à la destruction. L’ambivalence de l’usage de la technique est donc présente dès les premières conceptions métaphysiques occidentales.
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La technique, entre savoir et savoir-faire
1. L’outil
L’humanité a été capable d’inventer les premiers outils (marteaux, armes, etc.), jusqu’à atteindre la technologie moderne (ordinateurs par exemple) : la technique est une marque de l’intelligence et de l’inventivité humaines. On ne parlera pas de technique ou de travail pour qualifier les productions des animaux. La première raison en est que l’animal n’invente rien, il agit seulement par instinct, alors que l’homme agit par liberté, prévoit, et visualise le résultat de son travail dans sa tête avant de le réaliser. Marx écrit ainsi que « ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c'est qu’il construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. »
La fabrication des outils et toutes les techniques représentent la capacité de trouver des moyens pour parvenir à ses objectifs. Exemple : l’homme veut pouvoir traverser les mers, il se donne comme fin (objectif, visée) de pouvoir accéder à un autre pays par voie maritime, et il est capable de se donner les moyens d’y parvenir, c’est-à-dire d’inventer une médiation technique (construction d’un navire).
C’est ce qu’on nomme la rationalité instrumentale, qui désigne l’invention de moyens techniques, d’instruments pour accéder à certains buts.
2. Le savoir-faire
L’usage d’une technique semble toujours reposer sur un savoir préalable. Pour manier un outil ou pour utiliser une machine, il faut savoir comment les manipuler, savoir à quoi ils servent, etc. Simultanément, l’invention technique peut précéder et stimuler la réflexion scientifique. Exemple : l’invention de la roue a précédé la découverte des principes de la mécanique, l’invention de l’arc a précédé les principes de la balistique.
Cependant, le savoir-faire technique ne doit pas être confondu avec la connaissance abstraite. Kant montre que le savoir-faire est inséparable du contact avec la matière, des exercices répétés, de l’habileté pratique. Le maniement des outils repose d’ailleurs avant tout sur l’agilité de la main, autant que sur l’intelligence. C'est le sens de la formule d'Aristote : « la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. »
Par contre, si la technique est convoquée comme puissance magique, elle dessert la pensée, se risquant dans un mode opératoire contre le mode rationnel. Ainsi, Alain remarque que face à une panne de l’objet technique, nous avons tendance à tenter notre chance en appuyant sur les boutons de commande au hasard, en frappant l’objet. Si par chance notre action fonctionne, nous pensons avoir acquis sur l’objet une puissance magique, alors que nous n’avons rien compris de son réel fonctionnement et que nous avons cessé de penser.
3. La réalisation de soi
L’acte technique est une inscription de notre esprit dans la matière, c’est donc une manière de signer notre humanité dans le monde. Hegel, dans son Cours d’esthétique, précise ainsi qu’il y a deux grandes manières de prendre conscience de soi : l'introspection et la pratique.
L'ethnologue André Leroi-Gourhan a montré que le geste (technique) et la parole (le langage) ont produit le développement de l’humanité. En effet, notre évolution cervicale dépend de notre acquisition de la station verticale et de la sollicitation du cerveau. Or l’outil suppose la station verticale et le langage a développé conjointement nos fonctions cognitives et notre cerveau.
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L’espoir technique
1. Le progrès
À l’image de Bergson, nous attendons de la technique qu’elle permette un progrès de nos sociétés capable de libérer l’homme. Ainsi, dans L’évolution créatrice, Bergson indique que le progrès des machines va permettre de libérer du temps, car des processus d’auto-régulation seront mis en place pour que les opérations deviennent automatiques.
Mais cet optimisme, qui rappelle celui d’un Descartes espérant l’invention d’une « infinité d'artifices » dérivés de la connaissance scientifique, mérite d’être nuancé.
Hannah Arendt indique que l'automatisme a bien plutôt été l’occasion d’une emprise de la machine sur le temps des hommes. La machine impose sa cadence et l’humain devient progressivement un rouage, et se trouve objectivé en étant intégré au temps de l’automatisme.
Le progrès attendu tient plutôt à une forme de religiosité : nos sociétés espèrent le progrès comme un remède à tous les maux.
2. Une solution à tout ?
Ellul développe une réflexion contemporaine sur la technique qui ne la borne pas à être une activité productrice d’objets. Selon cet auteur, la technique est d’abord une recherche de la plus grande rationalité dans tous les domaines, y compris la société, l’économie, la politique. Mais elle devenue autonome par rapport à ces champs d’études, elle n’est pas leur savoir propre, mais une technique hétérogène qui se présente comme une solution face aux problèmes rencontrés.
Ainsi, indépendamment de l’homme politique élu, émerge un « statut du technicien politique ». Ce technicien du pouvoir, ce technocrate, est un expert qui n’assume aucune responsabilité. Tout en ouvrant la réflexion sur toutes les solutions possibles, il referme les possibilités d’action en pointant la solution la plus efficace, qui s’avère souvent la seule envisageable. La technique est donc ambivalente, elle satisfait notre demande de puissance et de contrôle, mais elle nous fait entrer dans le « système technicien » qui résout une difficulté technique par une solution technique posant à son tour des difficultés sociales ou techniques, d’où le besoin d’inventer une nouvelle technique, etc.
3. Frustrations et risques techniques
La source de la technique est la pensée scientifique qui aborde le monde par la raison et sous l’angle du calcul. Cette pensée rationnelle est l’essence de la technique. elle produit un « arraisonnement » (ge-stell en allemand) du monde, tel que Heidegger l'a conceptualisé. Autrement dit, la technique ordonne à la nature de fournir « sa raison » pour pouvoir obtenir, transformer, accumuler, répartir, exploiter sa puissance et ses ressources.
Nous sommes si attachés à la technique et à ses objets que nous devenons dépendants de ce monde technique, que ce soit dans nos vies quotidiennes ou dans nos modes de pensée. Baudrillard indique ainsi que nous sommes entrés dans la société des objets, notre environnement étant moins composé des autres hommes ou de la nature que des technologies et de leurs objets.
S’il est nécessaire à notre puissance, le système technicien est facteur de frustrations (accidents nucléaires, déforestation, pollution, effet de serre, etc…). On comprend alors qu’il est utile d’en diriger l’expansion en lui fixant des limites. C’est ce que tente de proposer Hans Jonas en définissant un principe de responsabilité. Il repose sur une « heuristique de la peur » qui, en même temps, interdit tout développement technique néfaste pour les générations futures et cherche des solutions pour réduire les conséquences à long terme de nos techniques actuelles.